Le jeune Savinien de Cyrano de Bergerac, issu d’une noble famille gasconne, naquit à Paris en 1619 (1). Il optera pour la carrière militaire (chez les cadets de Carbon de Casteljaloux) et se fera connaître par ses nombreux duels. Blessé au siège de Mouzon, il aura la gorge transpercée devant Arras. La gravité de ses blessures le contraint à abandonner le métier des armes et il rentre à Paris. Il a 21 ans.
Il quitte alors Mars pour Minerve et se lance dans l’étude des sciences et de la philoso-phie. Il fréquente Tristan L’Hermite (2), que l’on disait avoir été initié au sein de la Rose-Croix, mais aussi Gassendi (3), un génie positiviste et matérialiste qui écrivait unique-ment en latin mais préfigurait la science moderne.
Il lit Démocrite (4) - le vieux théoricien de l’atome - Descartes, Campanella (5), Cardan (6) et tous les « mal-pensants » de son époque, tous les « hérétiques » qui offusquent les théologiens bornés et stupides.
Sans doute les fréquentations et les lectures du jeune Cyrano ne sont-elles pas étrangères à ses « visions », telles qu’elles apparaissent dans ses œuvres littéraires ? Car aucun lecture n’est plus déroutante que celle des livres de Cyrano de Bergerac, essentiellement ceux qui s’intitulent « le Voyage dans la Lune » et « le voyage dans le Soleil ». Au XVIIIe siècle, les historiens qui parlaient de Cyrano, évoquaient ses « œuvres pleines d’inventions amusantes et cocasses ». Quoi de plus « cocasse », en effet, qu’un voyage sur la lune… pour un homme du XVIIIe siècle !
Cependant, quand on prend la peine de relire ces ouvrages, 350 ans après la mort de leur auteur, on s’aperçoit que Cyrano n’a fait que décrire, avec ses mots du XVIIe siècle, certaines réalisations bien réelles de la science du XXe siècle.
C’est ainsi qu’à la page 124 du « Voyage dans le Soleil » (édition de 1879), l’auteur gascon explique, à sa manière, que la vie ne se soutient que par une lutte éternelle entre le chaud et le froid (lutte de la bête à feu contre la bête du froid). On y retrouve le principe fondamental du principe de Carnot (thermodynamique). Il dit aussi que les yeux de la « bête à feu » s’éteignent à la fin du combat («… Vous les prendriez pour deux petits soleils. Les anciens de notre monde les savaient bien mettre en œuvre ; c’est ce qu’ils nommaient des « lampes ardentes » et l’on ne les appendaient qu’aux sépultures pompeuses des personnes illustres… »). Cyrano fait ainsi allusion à des « lampes perpétuelles » qui pouvaient fonctionner éternellement, sans dépense de combustible, comme celles que décrivaient les livres rosicruciens. Il ajoute même : « …Nos modernes en ont rencontré en fouillant quelques-uns de ces fameux tombeaux, mais leur ignorante curiosité les a crevées en pensant trouver, derrière les membranes rompues, ce feu qu’ils voyaient luire… ». Cette phrase se réfère au tombeau de Christian Rozenkreutz (fondateur mythique de la « Fama Fraternitatis Rosae Crucis ») (7) et elle indique clairement que ces lampes perpétuelles brillaient derrière une « membrane ». Si l’on brisait cette membrane, la lampe s’éteignait. C’est, très exactement, la description d’une ampoule électrique (qui cesse de fonctionner quand on casse l’enveloppe de verre). D’autant que Cyrano précisait que la lumière de ces lampes avait la même origine que la foudre, ce qui est bien la cas de la lumière électrique.
Notons que l’auteur prétendait tenir ses connaissances des rapports qu’il aurait entretenu avec les habitants des autres planètes. Il disait cela sur le mode de la plaisanterie mais cela ne change rien au caractère inexplicable de ses « révélations ».
Sur les extra-terrestres, Cyrano de Bergerac est d’ailleurs intarissable. Selon lui, les visiteurs d’Outre-ciel n’avaient jamais cessé de hanter l’histoire de l’humanité terrestre. Cardan (6), qui fut l’un de ses inspirateurs, prétendait, lui aussi, avoir été « visité par des spectres » qui l’instruisaient.
Dans bien des domaines, Cyrano a raisonné d’une façon qui nous paraît familière en ce début du XXIe siècle mais qui semblait « bizarre » ou « comique » à ses contemporains. C’est le cas à la page 110 de son « Voyage dans la Lune » lorsqu’il aborde la structure de la matière. Dans ce livre, bien avant Jules Verne, notre Gascon imagine un voyage terre-lune qui est beaucoup plus vraisemblable puisqu’il fait appel à… un engin à étages ! On peut ainsi lire « …Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu’on avait disposées six à six par le moyen d’une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s’embrasait, puis un autre. La matière étant usée fit que l’artifice manqua et, lorsque je ne songeais plus qu’à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuer et, ma machine prenant congé de moi, le la vis retomber sur terre… (page 36) ». Il reviendra encore sur cet aspect de son voyage en indiquant bien que sa machine retombait sur la terre tandis qu’il continuait à monter vers la lune.
Bien plus que le voyage imaginé par Verne, c’est la parfaite description d’une fusée à étages multiples au sommet de laquelle se trouve la cabine de l’astronaute. Ayant consommé leur carburant, les étages propulseurs retombent et la cabine continue sur sa lancée. C’est bien de cette manière que des hommes sont allés sur la lune, en 1969 !
Enfin, lorsqu’il parvient sur la lune, un extra-terrestre lui fait cadeau de deux « livres » qui ont, en fait, la forme d’une boîte pour l’un et la forme d’une « monstrueuse perle fendue en deux » pour l’autre. Cyrano nous explique que lorsqu’il eut ouvert la boîte, il y trouva « je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges » et des tas de « petits ressorts et de machines imperceptibles ». Il dit encore que c’est un livre merveilleux qui n’a ni feuillets, ni caractères, et qui permet d’apprendre sans les yeux. Et il précise que pour utiliser ce livre merveilleux, il suffisait de tourner l’aiguille sur le chapitre choisi « … il en sort, comme de la bouche d’un homme ou d’un instrument de musique, tous les sons divers et différents… ».
Pendant trois siècles, ce texte n’eut aucune signification. Mais, depuis le milieu du XXe siècle, nous savons qu’il décrit un enregistreur. Aujourd’hui, nous dirions même que Cyrano décrivait un ordinateur de poche. La forme est celle d’une petite boîte qui contient des « machines imperceptibles » (les puces électroniques) et elle permet d’accéder aux connaissances en déplaçant une simple aiguille tandis que les sons sont sortent de l’engin (par des petits haut-parleurs intégrés). Comment pouvait-on, du temps de Louis XIII, imaginer que l’on puisse enregistrer la voix et les sons en tous genres et les enfermer dans une petite boîte, ayant les dimensions d’un livre, qui permettrait de les restituer à volonté ?

Cet enregistreur des années 80 a effectivement la taille let et la forme d’un livre. Si on l’ouvre, on trouve à l’intérieur « je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quels petits ressorts et de machines imperceptibles ». La description de Cyrano correspond très exactement à celle d’une machine à restituer les son qui ne sera pourtant inventée que trois siècles après sa mort ! A l’intérieur de cette « boîte », il y a bien des pièces de métal composant un mécanisme presque semblable à celui d’une horloge ancienne, des tas de petits ressorts des composants électroniques que l’on peut nommer « machines imperceptibles » quand on n’a jamais vu de transistors, de condensateurs, de résistances ou de circuits intégrés. Et l’on pourrait parfaitement fabriquer un enregistreur de ce type où la commande se ferait à l’aide d’une aiguille, comme sur les anciens postes de radio. La description de Cyrano de Bergerac est parfaitement cohérente.
Note du 11 août 2005 : un internaute nous signale que la « monstrueuse perle fendue en
deux » dont parle Cyrano de Bergerac existe bel et bien : il s'agit d'une paire de haut-parleurs japonais Elecom !
La présence de ce haut-parleur « monstrueuse perle fendue en
deux » est tout à fait cohérente avec le fait qu'on lui aurait mis entre les mains un magnétophone. On peut interpréter sa description comme celle d'un magnétophone accompagné d'une paire de hauts-parleurs supplémentaires.
Si l'on compare avec un Walkman des années 80, avec une mini-chaine Hi-Fi (ou, pourquoi pas, avec un ordinateur flanqué de ses deux hauts-parleurs) cette description qui date de Louis XIII devient plus étonnante encore. ![]() ![]() |
Tel est le mystère de Cyrano. Il précisait d’ailleurs qu’il ne savait pas comment ces machines fonctionnaient, ni comment on les fabriquait. Il ne faisait que décrire des machines qui n’existaient pas sous Louis XIII. Son imagination est cependant à ce point étonnante que l’on est bien obligé de se poser des questions, même lorsque l’on est un adapte du rationalisme pur et dur.
Cyrano de Bergerac était à ce point proche des Frères Rose-Croix (6) que l’on pense qu’il fut initié lui-même au sein de cette confrérie très secrète. Est-ce là qu’il faut aller chercher la clef du mystère ?
Cyrano est mort en 1655 (8), à l’âge de 36 ans, écrasé par la poutre d’une toiture. On a parlé d’accident mais aussi d’assassinat. Ce fut la dernière énigme de la courte vie de cet écrivain exceptionnel. Il nous a paru juste et utile de rendre à Cyrano l’hommage qui lui est dû car, si la presse s’est souvenue du centenaire de la mort de Verne, le 350e anniversaire de sa disparition est passée totalement inaperçu.
Savinien de Cyrano de Bergerac était le cinquième enfant d’Abel Ier de Cyrano, seigneur de Mauvières, Bergerac et Saint-Laurent et d’Espérance Bellanger, son épouse. Son père était écuyer du roi. Il naquit dans la paroisse Saint-Sauveur. Il fut instruit, dès l’âge de sept ans, par Henri Lebret qui deviendra ensuite prévôt du chapitre cathédral de Montauban et par un curé de campagne. Il fit ensuite des études au collège de Beauvais (jusqu’en 1637). C’est en 1640 qu’un coup d’épée à la gorge mit fin à sa carrière militaire. C’est vers la fin de l’année 1653, tandis qu’il était au service du duc d’Arpajon, qu’une pièce de bois, détachée de la toiture, vint le frapper violemment à la tête. Il fut alors hébergé par Tanneguy Regnault des Bois-Clairs, grand prévôt de Bourgogne et de Bresse où sa santé périclita de jour en jour. En 1655, se sentant mourir, il se fit transporter chez l’un de ses cousins où il s’éteignit cinq jours après son arrivée. Certaines de ses « Lettres » font preuve d’un esprit polémique virulent. Son « Autre monde » contient ses voyages dans la lune, sur le soleil et dans le royaume des oiseaux. On lui doit aussi une comédie (« Le Pédant joué ») et une tragédie (« La Mort d’ Agrippine ») ainsi que quelques poésies et un « Fragment de Physique ».
Cet homme, qui fut souvent présenté comme un matamore un peu fou, fut aimé et apprécié de tous ceux qui le connurent, tant pour sa haute intelligence, sa grande bonté et sa nature enthousiaste que pour sa bravoure .
(2) Pierre Gassend dit Gassendi (né à Champtercier, près de Digne, en 1592, mort à Paris en 1655). Ce philosophe mena des études en mathématiques et en acoustique qui l’amenèrent à critiquer Descartes puis à tenter un rapprochement entre l’atomisme de Démocrite, la morale épicurienne et le christianisme.
(3) Tommaso Campanella (Stilo 1568 – Paris 1639) : ce dominicain italien, grand philosophe, fut enfermé pendant 27 ans pour la hardiesse de ses idées. Il est l’auteur d’une célèbre utopie : la « Cité du soleil », où il dépeint la cité idéale, égalitaire et communiste, bâtie en cercles concentriques en hommage au soleil.
(4) Démocrite : philosophe grec né à Abdère vers l’an – 460, mort vers – 370). Il fut très lié avec Hippocrate de Cos. Il énonça le principe selon lequel tout ce qui se trouvait dans la nature était fait d’atomes dont les mouvements étaient régis de façon mécaniste. En cela, Démocrite renia la religion des éléates qui ne reconnaissait que l’Etre absolu, immuable et éternel, sans possibilité de division ou de diversification. Il fonda son système sur la divisibilité limitée de la matière en particules élémentaires (les atomes) et sur le fait que le vide existe tout autant que le plein. Ce système engendre deux principes corollaires, à savoir que rien ne peut naître de rien (ce qui implique que les corps peuvent naître et mourir mais que la matière est éternelle) et que le semblable attire le semblable. Démocrite décrivait l’âme comme un composé d’atomes subtils qui circulent à travers le corps. Il fut le prédécesseur d’Epicure.
(5) François L’Hermite dit Tristan (Soliers 1601 – Paris 1655) : poète, romancier et dramaturge qui fut page à la cour mais se trouva obligé de fuir en Angleterre à la suite d’un duel. Il y rencontrera Cyrano de Bergerac et reviendra se fixer en Poitou, chez Scévole de Sainte-Marthe. Ayant obtenu sa grâce, il devient gentilhomme du duc d’Orléans. Il sera élu à l’Académie française en 1649.
(5) Gerolamo Cardano dit Cardan (Pavie 1501 – Rome 1576) : mathématicien, médecin et philosophe italien qui formula (avec Tartaglia) la résolution de l’équation au 3e degré et inaugura la « théorie des équations » dans son « Ars Magna ». Il a aussi imaginé le mode de suspension et de transmission du mouvement qui porte son nom.
(7) La confrérie des Rose-Croix n’apparaît guère qu’au XVIIe siècle et semble avoir été une sorte de franc-maçonnerie avant la lettre. Son caractère était mystérieux et ses membres se qualifiaient eux-mêmes d’ « invisibles ». La doctrine rosicrucienne consistait en un amalgame entre la cabale chrétienne, l’alchimie et la théosophie avec une forte connotation de libre pensée.
Le fondateur de la confrérie aurait été un Allemand nommé Christian Rozenkreuz mais il ne s’agit là, de toute évidence, que d’une allégorie puisque ce nom associe celui du Christ à un patronyme allemand signifiant « Rose Croix ». Ce fondateur mythique serait mort en 1484 et son tombeau aurait été retrouvé en 1604. L’organisation interne de la confrérie ne fut jamais dévoilée. On sait juste que les Rose-Croix croyaient que la fin du vieux monde était proche, que l’univers subirait une réforme profonde et qu’ils étaient les agents prédestinés à annoncer et organiser cette réforme. Ils se prétendaient aussi « immortels » mais il ne s’agissait là que d’une allusion à la théorie de Démocrite sur l’éternité de la matière.
C’est en Allemagne et en Angleterre que les Rose-Croix firent le plus d’adeptes. La confrérie rosicrucienne cessera de faire parler d’elle dans le courant du XVIIIe siècle, sans que l’on sache si elle fut effectivement dissoute. L’AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose Croix) ne fut fondée qu’en 1909 par Harvey Spencer Lewis. Le mystérieux « comte de Saint-Germain », qui mourut à Eckenfoerde (duché de Slevig) en 1784, se présentait comme initié de la Rose-Croix, bien qu’il ne fut qu’un imposteur et un mystificateur. Joseph Balsamo (né à Palerme en 1743, mort près de Rome en 1795), ce faux comte de Cagliostro qui fut l’un des disciples du prétendu Saint-Germain, fut aussi de ces escrocs qui se présentèrent comme des « Maîtres Rose-Croix ». Il fut condamné à mort à Rome, en 1789 (par le tribunal de l’Inquisition) et sa peine fut commuée en prison à vie. En fait, toute personne qui se serait prévalue des Rose-Croix ne pouvait qu’appartenir à la race des mystificateurs puisque les véritables RC s’engageaient formellement à ne jamais dévoiler leur appartenance à la confrérie. On ne pouvait donc que soupçonner telle ou telle personne d’appartenir à cette société secrète.
Le grade maçonnique de « Chevalier Rose-Croix » (18e degré de la F :.M :. Ecossaise, rite ancien et accepté) n’a rien à voir avec la Confrérie des Rose-Croix mais fait quand même allusion à cette confrérie qui précéda la Franc-Maçonnerie.
(8) La même année que Tristan L’Hermite et Gassendi, ce qui alimentera la théorie d’un complot orchestré contre une société secrète dont les activités devenaient gênantes pour le pouvoir en place. Il est vrai que la première moitié du XVIIe siècle était encore marqué par le sceau de la « Sainte Inquisition ». Campanella fut enfermé pendant 27 ans pour ses idées tandis que Giordano Bruno, un autre moine italien (Nola 1548 – Rome 1600), fut brûlé vif sur ordre du Saint-Office pour avoir défendu la thèse copernicienne contre le modèle aristotélicien. A cette époque, il était encore très dangereux de s’opposer aux dogmes de l’Eglise de Rome et de se dire « libre penseur » (ce qui était le cas des rosicruciens). C’est ce qui se passe, aujourd’hui encore, chez les musulmans. L’islam a, en effet, 7 siècles de retard sur le christianisme et les « fatwa de mort » ne diffèrent en rien des odieuses condamnations inquisitoriales. Ce sont des atteintes à la libre pensée et aux droits les plus élémentaires des hommes et des femmes.

Si un homme du XVIIe siècle avait eu l’occasion de voir l’intérieur d’un magnétophone portatif, il l’aurait décrit comme le fit Cyrano de Bergerac : des ressorts, des engrenages et toutes sortes de « machines imperceptibles » et incompréhensibles. (Photos CEPHES – 2005)
